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PARIS 6e - Saint-Germain-des-Prés

1952, JOURNAL D'UNE EXISTENTIALISTE 

J’habite à Saint-Germain-des près,
et chaque soir j’ai render-vous
non pas avec Verlaine mais avec James
et nous faisons la jam au Tabou tout près de la Seine…

 

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 Le quartier est en pleine renaissance, bien sûr la guerre est passée, les esprits ont changé, une nouvelle ère démarre sur les chapeaux de roues ! La jeunesse explose dans le quartier, on arrive des 4 coins de la France dans ce petit Paris qu’est Saint-Germain!

 

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Mouloudji, Camus, Prévert, Giacometti, Sartre et son castor.

 

 Il faut dire que le village a ses figures célèbres. La bande à Prévert, Giacometti, Camus vient de se fâcher avec Sartre. Les deux Marcel, Mouloudiji chanteur-acteur et Duchamps est seul sans Rrose, le couple Montand-Signoret en voisins de la place Dauphine qui a mauvaise mine, Picasso n’habite plus son hôtel particulier et Genêt y vient choisir de beaux jeunes hommes, le couple Sartre-Beauvoir que l’on voit partout et bien d’autres encore.

 

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Les frères Jacques chantent à La Rose rouge rue de Rennes. Sartre, c’est la grande figure de proue de Saint-Germain. Un sacré écrivain, je dévore tous ces livres, en ce moment j'ai le nez dans Les chemins de la liberté.
Ses pièces ont énormément de succés et l’an dernier au théâtre Antoine, avec Momo, nous étions invitées à assister à la première de Le diable et le bon dieu dans une mise en scène remarquable du grand Louis Jouvet, notre copine Anne-Marie y jouait, double raison d’y assister. Le ténébreux Pierre Brasseur était la tête d’affiche !
Tout ce beau monde se retrouve souvent au Flore histoire de ne pas perdre le fil de l’actualité.

 

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Avec Momo on adore le soir aller au Tabou, la cave du Café Laurent rue Dauphine pour danser une bonne partie de la nuit le be bop avec Juliette, Anne-Marie et Annabel sans oublier les copains, Jean, et celui que nous appelons le Baron, nous nous sommes connus à notre hôtel, et vite le groupe s’est formé, on sympathise vite quand il est question de se rendre des petits services.

 

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 L'angle de la rue de Seine et de Bucci.

 

C’est vrai, nous sommes une sacrée bande à la Louisiane ce petit hôtel de la rue de Seine. J’ai la chance d’avoir une chambre pour moi, mes copines et copains y sont souvent à deux.

Jean et le Baron ont le privilège d’avoir chacun la leur. Le baron, on le voit souvent sur la passerelle des Arts peignant inlassablement le paysage, il a du succès et commence une sacrée carrière !

 

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Jean, lui, c’est un poète ! D’ailleurs il a grandi pas très loin, dans la rue des Beaux-Arts, en souvenir de cette époque il m’a laissé une photo de lui et de son frère, attendrissant les deux poulbots !

Jean, on le voit parfois sur la passerelle à déclamer au vent sa poésie toute lyrique, souvent le soir nous avons une soirée de son cru ! La poésie çà se clame ! Plus tard, j’en suis sûr ils seront célèbres, d’ailleurs nous le seront tous !

 

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La Louisiane comme tous les hôtels du quartier c'est pas le grand luxe mais c'est propre, il n’y a pas de punaises, on a de l’eau chaude et les draps sont changés tous les 15 jours. La salle de bain est à l’étage, c’est souvent encombré et les WC sont sur le palier !

 

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Que faisons-nous de nos journées ? Avec Momo nous sommes les deux seules à encore étudier, moi, c'est dans une grande école tout près, Momo, elle, traverse la Seine pour se rendre à l’école du Louvre. Les copines sont artistes débutantes, elles chantent, elles écrivent, elles sont aussi mannequins, elles font de la figuration, du théâtre, bref elles se débrouillent pour vivre, et il faut vivre intensément!

 

 

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Comme l’hôtel est entouré de caves ou l’on joue du jazz, les musiciens logent à l’hôtel. C’est fantastique, parfois on entend le saxe ou la trompette de l’un d’eux. On fait aussi un peu de popote dans nos chambres, sur un petit butane on réchauffe une boite de conserve, mais chut, faut pas trop le dire ! Il y a les étals de fruits et légumes devant la porte et alentours tous les petits restaurants du quartiers, Roger la grenouille et Le vieux Paris sont nos cantines préférées les débuts de mois quand le porte-monnaie est plein.

 

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Ma rue préférée reste la rue Saint-Benoît. Je suis comme un aimant tellement cette rue m’attire. Comme toutes les rues du village, ell vibre, elle vit la journée et le soir. On y trouve de tout, du quincaillier au magasin de journeaux sans oublier la pléthore de restaurants et bien sûr les caves. Mais j'adore surtout L’Épicerie, pratique la journée pour se dépanner d’une boite de conserve ou de sardines, j’adore et c’est facile à manger, et comme dit ma mère “C’est bourré de bonnes choses”! 
Mais après 17h l’épicerie change de décor, la patronne devient barwoman et c’est un habitué des lieux, Georges dit Douking qui l’a décoré. La foule s’y presse, c’est joyeux, on rit beaucoup, on s’amuse, on s’échange les derniers potins du quartier et dieu sait si il y en a.

 

 

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Boris, le prince de Saint-Germain souvent vient nous chercher pour l’accompagner au club Saint-Germain un peu plus bas dans la rue, c’est son club, il l’a créé il y a 3 ou 4 ans. Il y a toujours la foule mais surtout on y danse le be-bop sous le tableau d’Émile Binet rappelant les gloires du quartier qui sont souvent avec nous.
Un sacré mec ce Boris avec sa trompinette, un fou de jazz, mais seulement du Be Bop, écrivain à ces moments perdus, il n’a pas encore publié mais ça va venir ! je le sens !
Il sait faire et les musiciens l’adorent. Il a fait venir comme cela Keny Clarke qui est resté à Paris, Coleman Hawkins et Charlie Parker, soirées sublimes je m’en souviendrai pour le restant de vie ! Sans parler de son idole Duke Ellington en personne pour l’inauguration, on en parles encore, pensez plus de mille personnes dans la rue qui attendait le Duke ! Dommage, je n’étais pas encore à Paname. 
Peut-être un jour on fera un film sur cette époque extraordinaire et unique* !
Comme mes copines, j’adore cette musique nouvelle que les américains ont apportés.

 

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Le club saint-Germain.

Le jazz, c’est un cri, une révolte, tant mieux, car nous sommes en rupture avec l’avant-guerre, dur dur, nos parents ne veulent et ne peuvent pas comprendre ! 

C’est surtout la rencontre entre ces musiciens noirs, des intellectuels issus de la bourgeoisie américaine, qui savent écrire la musique et des intellos blancs, surtout Boris et Sartre. Le résultat va donner au quartier son aura si spéciale, son parfum scandaleux.
Tout le monde baragouine un mélange de français-anglais et tout le monde se comprend avec les mains et les mimiques ! Miles à l’hôtel a flippé pour Juliette, depuis ils sont inséparables mais je pense que Miles n’a pas trop saisi la teneur de notre existentialisme trop préoccupé par sa Gypsy girl comme il l’a baptisé.

 

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Juliette a présenté Miles à Sartre, car les deux hommes devaient impérativement se connaître. Souvent, on les voit autour d’un verre de vin échanger leurs vues sur le jazz. Sartre, outre ses nombreuses conquêtes féminines est un grand amateur de piano.
J’ai jamais compris comment un mec aussi laid pouvait avoir autant de succès. Simone est souvent dans les parages, Le Deuxième sexe est en route ! Nous sommes femmes.
Nous sommes tous des adeptes de la nouvelle doctrine existentialiste athée dont Jean-Paul est le pape, mais nous l’avons légèrement détourné de ses origines, il n’aime pas trop car on l’assimile trop souvent à cette nouvelle vie nocturne qui a tout pour effrayer les bourgeois !

 


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 Sartre Miles et Juliette.

 

"Vous vous rendez compte madame Trucmuche ces filles et ces garçons qui dansent comme des fous jusqu’à point d’heure, ça ne doit pas travailler beaucoup et puis vous avez vu leur accoutrements ! les filles avec ces vêtements moulants ou leurs pantalons ! Vous savez qu’ils élisent une Miss Vice ou un Appollon dans la cave du père Leduc, d’ailleurs qu’est ce qui a bien pu lui prendre d’acheter ce bistrot minuscule, son Bar vert est nettement mieux et surtout mieux fréquenté, ou allons-nous madame Trucmuche, quelle époque nous vivons!"

 

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Le Bar vert entre nous je connais bien, il est à côté, rue Jacob, il a ses habitués lui aussi mais uniquement le jour. Prévert, Vadim et Vaillant s’y donnent souvent rendez-vous. Le patron André Leduc aime les artistes et c’est tant mieux.

On s’y bouscule le soir à l’apéro et l’on part ensuite vers des destinations surtout connues ! D’ailleurs André est aussi le patron du Tabou, comme le dit notre concierge !

 

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Prévert, Vadim et Vaillant.


Mais la machine est en route. Il n’y a pas une semaine sans qu’un article scandaleux ne parle de nous en termes bien peu élogieux ! Ce n’est pas un hasard si le jazz a rencontré l’existentialisme, les deux sont le résultat d’un choix délibéré pour changer le monde et la vision des valeurs.

Philosophons un peu, je sais le faire parfois ! L’existence précède l’essence. Nous naissons, nous existons et nous nous réalisons par nos actions dont nous sommes tout à fait responsable. Nous nous distinguons d’un objet fabriqué qui lui a été fait dans un but bien précis. L’existence est donc une fin et non un départ ! 

Je ne vais pas clamer cela lors des déjeuners familiaux bordelais ! On me coupe aussitôt les vivres ! et les vivres j’en ai besoin !
Et Dieu là dedans, où vous le mettez ?

 

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L’homme nouveau n’a plus aucune relation avec Dieu, il est unique, maître de ses actes mais aussi de son destin ainsi que des valeurs qu’il adopte et qu’il fait siennes. Comme l’a si bien dit son créateur, l’existentialisme est un humanisme rien à rajouter, tout est dit !

Voilà pourquoi nous sommes existentialistes à Saint-Germain-des-Près et en cela Sartre ne nous voit pas d’un très bon œil.
Mais ce n’est pas comme l’ont dit ses détracteurs une philosophie attentiste et passive, il y a à faire et on ne se résigne pas ! L’action, c’est ce que nous démontrons tous les jours, pas moi, mais tous mes amis artistes, qu’ils soient peintres, musiciens ou écrivains en futur de reconnaissance !

 

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Le matin, lorsque je n’ai pas de cours, je vais souvent boire mon petit noir dans les deux institutions du quartier, Le Flore et son voisin Les deux Magots. J’aime bien les deux, le premier attire beaucoup la population homo car elle n’a pas la vie facile dans cette société pleine de tabous et d’intolérance.Le proprio, le père Boubal est très tolérant avec tout ce petit monde, intello, écrivains et tuti quanti !

 

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Dans le village, avec tous les musiciens noirs, les écrivains de tous horizons et des artistes en tout genre, ils se fondent dans le paysage, un peu plus d’excentriques on n’y voit que goutte. Certains ont des tenues vestimentaires très bizarres et sont vraiment comme on dit “les folles de Saint-Germain”.
Avec mes copines, ils ne nous dérangent pas et nous sommes en bonne compagnie avec eux. Mais c’est vrai qu’au Flore on ne peut plus mettre les pieds au premier, ils l’ont carrément monopolisé. Nous y donnions souvent des rendez-vous amoureux, mais fini, les amoureux prennent vite l’escalier de peur des mains qui traînent !

 

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La salle du Flore et le père Boubal à gauche de la caisse.

 

Pour eux en exclusivité, rue du Cherche-midi un nouveau bar-restaurant Le Fiacre avec Loulou comme patron les acceuille toute la journée par un joyeux "Qu’est ce que vous prendrez délicieux amis" ? J’y vais de temps en temps à l’heure de l’apéro, les femmes y sont admises et on nous fout la paix.

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Le soir, on n’est pas toujours dans les caves, on va aussi au théâtre comme je vous l’ai déjà dit et au cinéma.

Un théâtre vient d’ouvrir bd Raspail, le théâtre de Babylone dirigé par Serreau, j’étais invitée par mon ami James à assister à "Méfie-toi Giacomo" de Pirandello avec un jeune acteur Michel Piccoli excellent et aussi Serreau et Elonore Hirt. Des acteurs bourrés de talents, quel plaisir!

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Avec Momo nous adorons le cinéma et demain on a projeté aussi d’aller voir "Pigalle-Saint-Germain-des-Près", le film de Berthomieu avec une jeune actrice Jeanne Moreau. On ne veut surtout pas rater çà!

 

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A Odéon le Danton, à Saint-Sulpice le Bonaparte et rue des Écoles Le Champo.

 

Le quartier n’est pas riche en salles de cinéma, pensez donc, deux salles seulement, le Danton au carrefour Odéon et Le Bonaparte place Saint-Sulpice. Pour avoir du choix il faut aller au Quartier latin, c’est-à-dire traverser le Boul’Mich et ça on n’aime pas trop, on quitte notre territoire on est dans l’inconnu. Le Champo c’est notre salle d’ailleurs nous y sommes les bienvenues !
Quand je ne suis pas au Tabou ou au Club, on peut me trouver Au Lorientais, la cave de l’hôtel des Carmes dans la rue éponyme. La patronne de l’hôtel madame Bereaux a eu vent de cette nouvelle musique que l'on joue dans les caves alentours et la mère c'est dit qu'elle pourrait gagner quelques bifetons avec comme elle dit "la musique de sauvages" !.
Claude Luter apôtre du New Orleans a fait l’inauguration et a joué pendant quelques temps. Depuis, il est parti dans la cave du Vieux Colombier, un théâtre que je fréquente aussi, la cave pas du tout car je ne suis pas new orleans.

  

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Au Lorientais, il y a surtout une sacré bande de danseurs que ce soit Hot d’Dée, Jean-Pierre ou Warojean, tous dansent divinement le swing, je suis swing, nous sommes tous swingue, le swing un point c’est tout !
Mes copains dansent admirablement et nous adorons les passes qu’ils nous ont inventé. Ce sont des “ballets” avec des figures originales toujours sur du jazz, nous, nous l’appelons du swing ou du boogie mais les touristes qui se pressent à nous regarder commencent à dire que nous dansons du Be Bop dont Parker et Ellington sont les créateurs. Alors allons-y pour le be-bop !
Je ne fais pas que danser, j’adore aussi lire, je me répète, et oui je trouve le temps, pas le soir car j’ai d’autres chats à fouetter mais entre deux cours, j’ai toujours un bouquin en cours dans mon cartable.

 

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Ma librairie préférée dans le quartier c’est Le Divan sur la place, entre les Deux Mag et l’église. Un choix extraordinaire sur la littérature américaine et les nouveaux romanciers, d’ailleurs j’y ai acheté le dernier Sartre. Une antre ou il fait bon flâner !
Aujourd'hui, grande nouvelle, une chambre se libère à la fin de la semaine au Louisiane et elle est pour Momo.
Elle va enfin quitter son hôtel plus que minable et sans nom de la rue Gît-le-Coeur, un repaire sans confort, une unique salle de bain, de l’eau chaude seulement 3 jours par semaine et les draps changés une fois par mois. La honte ! Mais il faut dire qu’il y a pénurie pour se loger.

 

 

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Le père et la mère Rachou ont bien compris ce qu’ils pouvaient tirer d’une clientèle d’artistes. Pensez, la mère avait travaillé dans une pension fréquenté par Monet et Pissaro à Giverny et question loyer c’était souvent en toiles que ce faisait l’échange !

C’est surtout un hôtel d’écrivains américains qui voyagent et découvrent l’Europe. Pour le moment ils sont inconnus mais peut-être qu’un jour on parlera d’eux !
Pour son arrivée à l’hôtel nous avons organisé une petite fête en son honneur avec les copains et les musiciens de passage. Puis nous irons bien sûr faire une jam au Club ou au Tabou.
Nous sommes swingue ! Le monde swingue !
Vive l’existentialisme, merci Jean-Paul, pourvu que tout cela dure encore quelques temps, le temps bien sûr que nous grandissions !

*Autour de minuit de Tavernier en 1996.

 



09/09/2015
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